Le Tirage au Sort meilleur que l’Élection ?


David Van Reybrouck en 2016 fait le procès de l’élection, une procédure aristocratique qui ne permet pas au peuple d’exprimer son opinion. Il plaide donc pour l’instauration d’une démocratie directe qui confierait les postes clefs du gouvernement à des citoyens tirés au sort. David Van Reybrouck veut mettre en place un système dans lequel le gouvernement n’est pas seulement pour le peuple, mais tiré au sort par le peuple, à l’exemple des jurys qui permettent à un ensemble de citoyens tirés au sort de juger un criminel,  David Van Reybrouck  souhaite que ce mode de fonctionnement soit étendu à la politique.

 

Le vrai problème nest pas la démocratie mais le système électif

Nombreuses sont les études universitaires prouvant que les citoyens ordinaires ne se sentent pas représentés par leurs élus. Des taux d’abstention record, un franc désintérêt pour les questions politiques, ainsi qu’une méfiance accrue à l’égard des gouvernements, tous ces éléments sont bien la preuve que nos démocraties fonctionnent mal.

« Trois symptômes indéniables dénotent la crise de légitimité de la démocratie. Premièrement, les gens votent de moins en moins. Dans les années 1960, plus de 85% des Européens participaient aux élections. Dans les années 1990, ce chiffre était inférieur à 79% et depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ce chiffre est tombé en dessous de 77%. Deuxièmement, parallèlement à la faible participation des électeurs, nous constatons une forte rotation des électeurs. Les personnes habilitées à voter en Europe ne votent pas seulement moins, elles sont plus capricieuses. Ceux qui votent peuvent encore reconnaître la légitimité de la procédure, mais ils sont de moins en moins fidèles à un parti particulier. Troisièmement, de moins en moins de personnes sont membres d’un Parti politique. Dans les États membres de l’UE, moins de 4,65 % des personnes ayant le droit de vote possèdent une carte de membre d’un Parti ».

 

D’où vient cet affaiblissement de la démocratie ? Selon David Van Reybrouck, le problème des démocraties contemporaines est le mode de désignation des représentants : l’élection est un mode de désignations aristocratiques, qui ne permet pas véritablement au peuple de se sentir représenté.

Les partis politiques sont incapables de représenter les citoyens. Autrefois, notamment au moment de la Révolution industrielle, chaque parti politique représentait une classe sociale bien déterminée. Les ouvriers étaient représentés par les partis communistes et les bourgeois par les partis libéraux. Cette stratification des partis politiques permettait à chaque couche de la population de se sentir représenté.

 

Peu à peu les partis politiques traditionnels ont abandonné leurs discours idéologiques et sont devenus des « catch-all-parties » ou « partis attrape-tout », c’est-à-dire des partis qui cherchent à attirer le plus d’électeurs possible en dépassant les clivages de classes sociales et le clivage gauche-droite. Cette stratégie a un effet négatif : les partis s’appliquent à esquiver les conflits réels et les questions non-consensuelles afin de ne pas repousser une partie de l’électora. Mais du coup les citoyens ne se sentent plus représentés.

 

De plus, les partis sont progressivement devenus des agences financées par l’État et dirigées par des experts des médias ou de la politique. Les partis sont devenus des cartels à la tête desquels on retrouve une petite caste de dirigeants dont les profils et les discours sont assez uniformes. Ces dirigeants sont méprisés par un électorat de plus en plus désengagé, volatile, capricieux qui n’hésite pas à se tourner vers des formations populistes.

« Au Congrès (des Etats-Unis)s, on prétend que l’objectif commun est de servir le peuple américain, mais en réalité, il y a une guerre de pouvoir entre les partis politiques. De plus, nos représentants élus ne reflètent pas les perspectives de tous leurs électeurs. Ils ne représentent que les perspectives de leur parti politique préféré et de l’élite fortunée qui remplit les caisses de leur campagne, en priorité inverse bien sûr. Cela nous amène à la plainte principale des 99% des citoyens : nos représentants ne nous représentent pas ».

 

Pour David Van Reybrouck, le problème n’est pas la démocratie, mais le système représentatif. En fait, l’élection n’a jamais été véritablement démocratique. Elle permet simplement de sélectionner des représentants parmi une élite très limitée.

 

Le tirage au sort offre une meilleure représentation des citoyens

Après avoir largement critiqué le système représentatif, l’auteur affirme que le tirage au sort serait une alternative efficace. Le remède de David Van Reybrouck n’est pas nouveau, le tirage au sort est le système qui fonctionnait à Athènes durant l’Antiquité et à Venise et Florence durant la Renaissance.

A Athènes par exemple, les cinq cents citoyens qui composaient la boulè étaient tirés au sort et non pas élus. Certes des élections étaient organisées pour choisir des citoyens à des postes nécessitant une expertise spécifique tels que les postes militaires, mais la plupart des fonctions de gouvernant étaient tirées au sort.

 

Au XVIIIème siècle, certains penseurs comme Rousseau ont d’ailleurs plaidé en faveur du tirage au sort. Cependant, le tirage au sort a très vite été abandonné pour le principe plus aristocratique de l’élection. En effet, en France mais également aux États-Unis, les révolutionnaires ne souhaitaient pas véritablement confier directement le pouvoir au peuple. En réalité, les révolutionnaires souhaitaient que la bourgeoisie devienne l’élite gouvernante et remplace la noblesse d’autrefois. Ce sont donc les bourgeois qui ont défendu l’élection afin de s’emparer du pouvoir.

 

Ainsi, les pères fondateurs des États-Unis ont affirmé que la constitution américaine devait promouvoir un régime représentatif dans lequel les gouvernants seraient choisis grâce aux élections. Ce système permettait de s’assurer que les meilleurs, c’est-à-dire les riches, puissent accéder aux postes clefs du gouvernement. Les pères fondateurs soulignaient d’ailleurs que, pour devenir représentant, il fallait avoir du temps et un certain talent en matière de politique. Or, seules les personnes les plus riches remplissent ces critères : si l’on est aisé, on a suffisamment de temps pour s’adonner à la chose politique et l’on ne peut pas être corrompu parce que l’on a suffisamment d’argent.

 

Pour David Van Reybrouck en revanche, la démocratie ne doit pas être comprise comme le gouvernement des meilleurs, mais avant tout comme un système politique qui doit permettre à chacun d’exprimer ses idées.

« La démocratie n’est pas le gouvernement des meilleurs dans notre société, car une telle chose s’appelle aristocratie, élue ou non. La démocratie, au contraire, s’épanouit précisément en permettant à une diversité de voix de se faire entendre…

Les élections sont le combustible fossile de la politique. Alors qu’une fois qu’ils ont donné un énorme coup de pouce à la démocratie, un peu comme le pétrole a donné un coup de pouce à l’économie, il s’avère maintenant qu’ils causent eux-mêmes des problèmes colossaux ».

 

Comment améliorer le système ?

L’idée est de sélectionner au hasard un petit nombre de citoyens habilités à trancher sur des questions qui concernent la population tout entière. Les citoyens tirés au sort, parce qu’ils viennent d’horizons très différents, pourraient débattre sur des sujets variés et échanger leur point de vue.

Ce mode de représentation permettrait de gouverner selon le bien commun puisqu’il n’existerait pas d’intermédiaire entre le peuple et ses représentants.

 

Selon l’auteur, le tirage au sort fonctionne déjà assez efficacement aux États-Unis où il existe un système de jury, qui permet à un ensemble de citoyens tirés au sort de juger un criminel lors d’un procès : on confie à 12 citoyens choisis au hasard le soin de prendre une décision éclairée sur les crimes les plus odieux et les plus graves. Alors pourquoi ne pas étendre cette pratique à l’ensemble des domaines politiques et gouvernementaux ?

 

Cependant, pour être sûr que le tirage au sort permette de reconstruire le lien privilégié qui existait autrefois entre représentant et représenté, il est absolument nécessaire d’augmenter le nombre de représentants. A Athènes, chaque citoyen faisait partie de la législature et il y avait plus d’un millier de postes exécutifs et législatifs tirés au sort.  Chaque citoyen pouvait à n’importe quel moment de sa vie être tiré au sort.

Ce mode de désignation des représentants était facilité par le fait que chaque citoyen disposait d’esclaves travaillant pour lui : les citoyens étaient libres de s’adonner à la chose politique. Aujourd’hui, il serait plus difficile de demander à un citoyen d’abandonner son travail pour se consacrer pleinement à sa mission politique. Dans un État moderne, ce type de participation de masse n’est plus possible. En revanche, il est tout à fait possible d’organiser des référendums de façon régulière ou de mettre en place des assemblées dont les participants seraient tirés au sort afin de connaître l’avis de la population sur telle ou telle question.

 

« Cette proposition n’est pas aussi futuriste qu’elle peut paraître à première vue. Les citoyens tirés au sort ont déjà du pouvoir et, dans quelques années, les sondages d’opinion utilisant un échantillonnage aléatoire auront évolué dans toute l’Europe, passant de baromètres neutres du climat politique à des instruments extrêmement importants pour permettre aux partis politiques d’ajuster leurs messages. Ils ne se contentent pas de mesurer la popularité de tel ou tel parti, homme politique ou mesures. Ils deviennent des faits politiques à part entière et exercent une influence considérable, car les gouvernements leur accordent une grande valeur et les décideurs en tiennent compte. L’objectif de ceux qui proposent le tirage au sort n’est rien d’autre que de rendre transparent un processus qui existe déjà ».

 

David Van Reybrouck a une proposition très précise. Il propose la création de six assemblées dont les membres seraient tirés au sort :

– une assemblée qui fixerait l’ordre du jour du parlement ;

– une assemblée proposant des lois spécifiques ;

– un comité d’examen tiré au sort pour examiner les lois en détail ;

– une assemblée qui voterait sur les projets de loi mais ne les débattrait pas ;

– un conseil de surveillance pour traiter les plaintes et le contrôle judiciaire ;

– un grand conseil pour fixer les règles des autres assemblées.

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Remettant en question les idées reçues à propos des élections, David Van Reybrouck affirme que les élections ne sont pas démocratiques et qu’elles permettent de sélectionner uniquement des dirigeants issus d’une élite dont les idées et les points de vues s’avèrent uniformes.

 

En revanche, le tirage au sort, parce qu’il permettrait à des citoyens très différents de débattre, favoriserait l’émergence d’une véritable intelligence collective qu’il serait dommage de ne pas mettre au profit du bien public.

 

Against elections, the Case for Democracy (2016), David Van Reybrouck, Seven Stories Press

Né à Bruges le 11 septembre 1971, David Van Reybrouck est un historien et scientifique belge.

Initialement spécialiste de l’histoire des sciences et des animaux, David Van Reybrouck écrit aujourd’hui sur des sujets aussi variés que l’histoire du Congo, la Démocratie ou le terrorisme.


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