Deux Siècles d’Arguments Réactionnaires


Ce livre, d’une formidable érudition, rappelle que les grands combats pour la démocratie ont d’abord été menés au XIXème siècle et que ce qui nous paraît évident aujourd’hui ne l’était pas du tout à l’époque. A commencer par l’élection au suffrage universel (masculin puis vraiment universel) ou le pouvoir des chambres ainsi élues.

Albert O. Hirschman,  professeur en Sciences Sociales à Princeton, revient sur les principaux arguments des réactionnaires contre la montée des droits citoyens et plus particulièrement contre la démocratie.

L’auteur constate que les arguments contre le progrès démocratique peuvent se classer en 3 catégories ou 3 thèses :

  1. la thèse de l’effet pervers
  2. la thèse de l’inanité
  3. la thèse de la mise en péril

Regardons les plus en détail :

1.L’effet pervers, ‘en voulant un progrès vous allez obtenir le résultat inverse’.

Cette thèse est bien connue, par exemple ‘nos efforts même pour remédier à la misère ont pour effet de l’aggraver’ (N. GLazer). Elle a d’abord été popularisée par E. Burke en Angleterre.

L’auteur souligne la dimension profondément réactionnaire de cette thèse car ses partisans n’envisagent jamais que les effets non voulus soient positifs, ou bien que d’autres effets contrecarrent les effets pervers, ni enfin que le résultat global de l’action -même en enlevant des effets pervers- soit globalement positif.

 

2.L’inanité, ‘cela ne sert à rien’.

C’est la phrase célèbre de l’auteur du Guépard ‘il faut que tout change pour que rien ne change’.

En France, c’est Tocqueville qui dans L’Ancien Régime et la Révolution voit une continuité entre les deux régimes et conclut donc non pas à un effet néfaste de la  Révolution mais à son inanité. Elle n’a servi à rien.

Les deux italiens Mosca et le célèbre Pareto (celui de la loi des 80/20) ont tous deux abondé dans le sens de cette thèse en s’en prenant au suffrage universel masculin au motif que la société sera toujours divisée entre des dominants et des dominés et qu’aucun élargissement des droits n’y changera rien.

On a aussi critiqué l’effet de l’Etat Providence pour les plus démunis qui ne servirait à rien avec le même argument.

La faiblesse de cette thèse -selon l’auteur- réside dans le fait qu’elle ne prend pas au sérieux les changements qui s’opèrent dans la société. A force de vouloir que rien ne change ses partisans ne veulent pas voir les changements réels.

 

3.La mise en péril, ‘en voulant des progrès vous menacez tout l’ordre social’.

C’est peut-être des 3 la thèse la plus subtile : elle alerte sur les menaces que font peser les changements. C’est une tactique réactionnaire plus modérée en apparence.

Lors de l’extension des droits durant les derniers siècles : d’abord droits civils (droits de l’Homme)), puis citoyens (vote) et enfin socio-économiques (Etat Providence), on peut retrouver cette argument à chaque étape. Il se résume en : ‘la démocratie danger pour la liberté’ et ‘l’Etat-providence, danger pour la liberté ou pour la démocratie’.

On a vu cet argument à l’oeuvre en 1832 par exemple en Angleterre lorsque le parti ‘whig’ a étendu le suffrage à 10% de la population masculine. C’était pour la classe politique le maximum qu’il fallait accorder en terme d’élargissement du suffrage. Aller plus loin serait faire voter une population non éduquée et mettre en péril la société. On a du mal à l’imaginer mais être ‘démocrate’ à l’époque était vu comme une inconséquence pour cette raison même.

Citons par exemple un pamphlet anti-démocratique de 1886 (Sir Henry Maine) ‘le suffrage universel qui ferme aujourd’hui les Etats-Unis au libre échange, aurait certainement proscrit le métier à filer … la batteuse’.

Plus tard c’est F. Hayek qui avec cet argument attaquera l’Etat Providence danger pour les libertés individuelles.

 

Les progressistes ont-ils des réponses à ces thèses répétitives qui finalement -selon l’auteur- sont des arguments bien ténus ?

Oui nous dit-il : A l’effet pervers, ils surenchérissent en avançant la force de la raison. A l’inanité, ils répondent sens de l’Histoire. Et à la mise en péril,  péril de ne rien faire ou synergie du passé avec la réforme.

*

Et de conclure que ces rhétoriques réactionnaires sont un moyen de ne pas débattre là où la démocratie a tant besoin de débats même vigoureux.

Ce livre qui nous fait voyager chez les penseurs politiques des 2 derniers siècles est encore d’actualité. On y retrouve les mêmes arguments employés encore aujourd’hui face à toute nouvelle demande démocratique ou simplement d’extension des droits citoyens

 

Deux siècles de rhétorique réactionnaire

Albert O. Hirschman, éditions Fayard


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