La Démocratie Totalitaire


Après la chute du mur de Berlin et le retour de la liberté, Ryszard Legutko remarqua que les ex-communistes s’adaptaient bien mieux à la démocratie libérale que les anciens dissidents. Ces surprenantes observations l’ont conduit à écrire, en 2019, cet essai dans lequel il défend une thèse simple : malgré leurs rhétoriques de liberté, d’ouverture, de diversité et de tolérance, les démocraties libérales occidentales partagent de nombreux points communs avec les régimes totalitaires

communistes. D’après l’auteur, les régimes communistes et les démocraties libérales ont une vision commune de l’histoire, de l’avenir, de la politique et de la religion.

 

Deux systèmes politiques finalement très proches

En 1989, au moment de la chute du bloc de l’est, Francis Fukuyama affirmait dans son essai intitulé La fin de lHistoire que « la démocratie libérale occidentale serait la forme finale de gouvernement humain ». Parce qu’elle assure les libertés individuelles et favorise l’épanouissement des hommes, la démocratie libérale serait, selon Francis Fukuyama, le meilleur des régimes politiques. Ce n’est pas l’avis de R. Legutko.

Les démocraties libérales oppressent aussi les individus et leurs dictent une façon de penser

Pour Ryszard Legutko, la démocratie libérale n’est pas le meilleur des régimes politiques puisqu’elle agit comme le faisaient les régimes totalitaires autrefois.

Si l’arme des communistes était la propagande, celle des démocrates est le droit affirme Ryszard Legutko. Selon lui, les démocrates utilisent la loi pour limiter la liberté des individus et leur dictent une façon de penser. L’auteur qualifie d’ailleurs la démocratie de totalitaire parce que, selon lui toutes les institutions sociales sont aujourd’hui englobées dans la loi. La famille, l’église et le lieu de travail sont soumis aux lois établies par les gouvernements libéraux.

Certes les gouvernements démocratiques placent des institutions comme la famille ou l’église sous l’autorité de la loi. Mais l’une des caractéristiques de la démocratie est la primauté du droit, un droit écrit par les représentants du peuple. Si la famille ou l’église ont une plus grande prétention à l’autorité, la primauté du droit est sapée et la démocratie bafouée.

 

D’après Ryszard Legutko, la plupart des gens ignorent à quel point les défauts de la démocratie libérale et du communisme sont très proches. L’auteur est bien sûr conscient des différences entre démocratie libérale et communisme. Il reconnaît, par exemple, que la coercition violente et la propagande flagrante des pays communistes n’existent pas dans les démocraties libérales. De plus, contrairement à ce qui se produisait dans les régimes communistes, dans les démocraties libérales, il n’y a pas de « chef suprême » qui dicte explicitement une idéologie ou une quelconque doctrine. Et pourtant, selon Legutko, au fond les deux idéologies multiplient les points communs.

 

« L’idée que de telles similarités puissent exister a germé d’abord timidement dans mon esprit dès les années soixante-dix du siècle dernier, lorsque pour la première fois j’ai eu l’occasion de sortir de la Pologne communiste afin de voyager dans ce que l’on appelait alors l’Occident. À mon grand déplaisir, j’ai découvert que bon nombre de mes amis qui se considéraient comme des partisans fervents de la démocratie libérale – d’un système de multipartisme, des Droits de l’homme, du pluralisme et de toutes les choses qu’un démocrate libéral afficherait fièrement dans ses actes de fois – faisaient preuve d’un esprit de conciliation et d’empathie étonnant à l’endroit du communisme. Cette surprise fut pour moi déplaisante parce qu’il me semblait que la réponse viscérale et naturelle de chaque démocrate libérale au communisme aurait dut être une vigoureuse et forte condamnation ».

 

Démocraties libérales et régimes communistes partageraient donc des caractéristiques fondamentales.

Selon l’auteur, elles sont au nombre de trois :

  1. Le minimalisme anthropologique

Ni les démocrates ni les communistes ne prennent au sérieux l’idée classique selon laquelle les êtres humains ont un « telos », c’est-à-dire un but discernable. Pour les communistes et les démocrates, les hommes n’ont pas de fin, ils n’ont pas de but.

  1. Une vision progressiste de l’histoire

La démocratie libérale et le communisme voient tous les deux l’histoire comme une lente progression vers l’ordre actuel. Les communistes ont su ériger de grandes théories historiques montrant qu’il était impératif de renverser le capitalisme et d’instaurer des régimes communistes. En démocratie libérale, il n’existe pas de grandes théories historiques, pour autant, il existe un récit implicite permettant de donner un sens au passé. En démocratie, le passé est l’histoire de la lutte pour la liberté et contre les oppresseurs. L’ennemi historique de la démocratie prend différentes formes, il peut s’agir de la monarchie, de l’aristocratie, de l’Eglise, ou encore du fascisme ou du communisme.  La démocratie libérale contrairement à ces ennemis, prône la liberté des individus et leur bien-être. C’est d’ailleurs pourquoi, selon l’auteur, ceux qui s’oppose à la démocratie libérale sont souvent accusés de vouloir restaurer « les vestiges des anciens autoritarismes ».

  1. La croyance en l’idée d’égalité

Troisième similitude : la démocratie libérale et le communisme visent à façonner les humains et les communautés selon une exigence d’égalité. Considérés comme égaux à l’état de nature, la société doit travailler à les rendre de nouveau égaux. La conséquence finale de ces efforts égalitaires, soutient Legutko, est la destruction des particularités nationales et religieuses développées au cours des siècles, les remplaçant par de nouvelles catégories plus universelles (« féministe », « écologiste », « queer »), dépourvues de toute histoire organique ou de pratiques partagées.

 

Que propose Legutko ?

 

Valoriser la culture chrétienne

Legutko est un conservateur européen et il ne s’en cache pas. La critique antilibérale et anticommuniste de Legutko, lui permet de valoriser la culture chrétienne tout en déplorant un Occident en déclin.

 

Legutko trouve l’hostilité de la démocratie libérale envers le christianisme particulièrement gênante. Le dernier chapitre du Diable dans la démocratie montre que les démocraties libérales d’aujourd’hui ne tolèrent le christianisme que dans la mesure où il se modernise et devient ainsi soumis aux valeurs libérales, une exigence à laquelle certains chrétiens ont succombé. Ainsi, le christianisme a cessé d’être une alternative aux modes de pensée des libéraux.

« La démocratie libérale, comme le socialisme, a une tendance écrasante à politiser et à idéologiser la vie sociale sous tous ses aspects, y compris ceux qui étaient autrefois considérés comme privés ; il est donc difficile pour la religion de trouver sa place dans une société où elle serait à l’abri de la pression de l’orthodoxie libérale démocratique et où elle ne risquerait pas un conflit avec ses commissaires ».

 

Legutko considère la démocratie libérale comme une force motrice du déclin de l’Occident et de son peuple.

« Tous les objectifs que les communistes se sont fixés, et qu’ils ont poursuivis avec une brutalité sauvage, ont été atteints par les démocrates libéraux qui, presque sans aucun effort et simplement en laissant les hommes dériver au gré de la modernité, ont réussi à transformer les églises en musées, restaurants et bâtiments publics, sécularisant des sociétés entières, faisant de la laïcité l’idéologie militante, mettant la religion à l’écart, poussant le clergé à la docilité et inspirant une puissante culture de masse avec un fort préjugé antireligieux dans lequel un prêtre doit être soit un libéral défiant l’église ou un méchant dégoûtant.

 

Legutko n’est pas un populiste. Passer le pouvoir aux « vraies gens, aux gens ordinaires, aux honnêtes gens » comme le disait Nigel Farage ne suffira guère.

Les conservateurs, suggère-t-il, doivent se rendre compte que l’Occident est le royaume de la civilisation chrétienne classique. Cependant, comme il le dit très bien, aujourd’hui cette affirmation est rejetée non seulement par la gauche, mais aussi par les partis de droite trop désireux de prétendre qu’eux aussi sont « ouverts, pluralistes, tolérants et inclusifs ».

 

Legutko a été ministre de l’Éducation et secrétaire d’État en Pologne. En 2009, il a été élu au Parlement européen où il est actuellement coprésident des conservateurs européens eurosceptiques. Legutko se bat donc sur le terrain contre l’idée d’une d’Union Européenne « toujours plus étroite » et souhaite un retour des valeurs chrétiennes en Europe.

 

« Le mouvement solidarité en Pologne n’aurait pas été possible sans les motivations religieuses et patriotiques puissantes de ses membres Être libre ne signifiait pas pour les Polonais avoir un gouvernement qui soumettait institutions, lois, normes et besoins sociaux à une ingénierie sociale sans âme. Or c’est précisément ce qui advint lorsque le régime communiste fut remplacé par le régime démocratique libéral ».

 

Refuser un régime politique unilatéral

Legutko soutient que la plupart des gouvernements sont défectueux parce qu’ils sont unilatéraux, mettant l’accent sur l’élément monarchique, oligarchique ou démocratique. La solution qu’il propose est de mélanger ces trois types de régimes.

 

Il s’agit, selon lui, d’assurer « une représentativité démocratique mais en même temps de mettre en place des institutions oligarchiques aristocratiques pour préserver une forme d’élitisme ainsi qu’une certaine forme de monarchie garantissant l’efficacité de la gouvernance ». Cette idée, note Legutko, est d’ailleurs au cœur de la tradition républicaine. Les pères fondateurs de la constitution des États-Unis, écrit-il, souhaitaient mettre en place une aristocratie dans laquelle seuls les meilleurs pourraient gouverner et ainsi éviter le règne de la foule.

 

« La démocratie a des défauts mais dans le même temps elle est supérieure à tous les autres régimes nous dit Churchill. (….) La leçon que nous tirons de la déclaration de Churchill correspond à ce que les anciens ont écrit quant au pouvoir du peuple : c’est un système hautement imparfait qui par conséquent nécessite une grande vigilance et la mise en place de mécanismes correctifs qui pourraient être non démocratiques ».  

*

En tant que critique de la démocratie libérale, Le Diable dans la démocratie est rigoureux et intéressant. Legutko montre des affinités entre le communisme et la démocratie libérale. Mais est-ce une véritable alternative que propose l’auteur pour remplacer la « démocratie libérale » ? De toute évidence, Legutko souhaite que la société retrouve le chemin du christianisme, mais il offre peu d’explication pratique sur la façon dont cela peut être fait dans nos sociétés.

« La guerre contre l’héritage chrétien, néanmoins, pourrait avoir des conséquences déplaisantes. Lorsque le renouveau viendra, il débutera à un niveau bien plus bas que celui de la culture européenne avait préalablement atteint grâce au christianisme ».

Au fond il fait plus un constat de blocage en insistant sur des points de faiblesses de nos démocraties.

 

Le diable dans la démocratie : tentations totalitaires au coeur des sociétés libres (2019), Ryszard Legutko

Professeur de philosophie, Ryszard Legutko a vécu une partie de son existence dans la Pologne communiste. Il a donc expérimenté le fonctionnement d’un régime totalitaire dans ses aspects les plus concrets.


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