La Politique d’Aristote


Aristote, dans La Politique, analyse les constitutions des plus célèbres cités de l’époque, Athènes bien sûr, mais aussi Thèbes, Sparte et Carthage. Il distingue trois formes de gouvernements : la royauté, l’aristocratie et la République.

La pensée politique d’Aristote reste d’actualité même si, aujourd’hui, le contexte politique est très différent, puisqu’au IVe siècle avant J.-C., la vie politique était organisée autour de la polis, petite cité indépendante comptant au maximum 100 000 citoyens (on ne comptait ni les femmes, ni les esclaves).Selon Aristote, ces cités-états favorisaient la participation politique des citoyens et les questions soulevées par le philosophe sont universelles : quelle est la meilleure façon d’organiser une société, qu’est-ce qui rend les humains heureux, comment pouvons-nous assurer le bien commun ?

Aristote est un précurseur des partisans de l’intelligence collective (notamment issue de la mise en commun de nos expériences diverses) et le premier à parler de l’importance des classes moyennes dans une société.

L’homme est un animal politique

Empirique, Aristote pensait que toutes nos connaissances venaient de l’expérience et croyait au pouvoir de l’observation. Si vous voulez comprendre un animal, disait-il, vous devez regarder comment il se comporte. Dans La Politique (d’où sont extraites les citations ci-dessous), Aristote prend l’exemple des abeilles : lorsqu’on observe une abeille, on comprend très vite qu’elle ne se contente pas de satisfaire ses propres besoins mais qu’elle collecte des ressources pour la ruche. Pour Aristote, la ruche représente une société où le travail est divisé : certaines abeilles cultivent, d’autres sont des soldats, d’autres encore gouvernent.

 

Dans la polis de la Grèce antique, le travail était également divisé entre les agriculteurs, les soldats, les ouvriers et les dirigeants. Chaque classe remplissait son rôle et le travail de tous œuvrait pour le bien commun, c’est-à-dire la préservation de la cité.

Ainsi, comme l’affirme le philosophe, les humains sont des animaux sociaux au même titre que les abeilles. Ils vivent dans des cités, les abeilles dans des ruches.

« Il est manifeste… que la cité fait partie des choses naturelles, et que lhomme est par nature un animal politique, et que celui qui est hors cité, naturellement bien sûr, et non par le hasard des circonstances, est soit un être dégradé soit un être surhumain, et il est comme celui qui est injurié en ces termes par Homère : sans lignage, sans loi, sans foyer. »

 

Il existe cependant une différence essentielle entre l’abeille et l’homme : ce dernier peut parler, raisonner, débattre, et c’est ce qui en fait une créature morale. A la différence des abeilles, les humains qui vivent dans des cités-états réfléchissent et discutent de la manière dont nos sociétés devraient être organisées. Et cela parce que, contrairement aux autres animaux, nous possédons le logos, mot grec qui signifie à la fois « raison » et « parole ». Aristote estime que la parole nous permet de porter des jugements moraux et de coopérer avec les autres pour mener une vie conforme à ce que nous pensons être juste. Ainsi pour faire des lois, nous devons penser rationnellement et discuter de nos idées avec les autres.

« La fin de la société civile est donc de vivre bien ; toutes ses institutions n’en sont que les moyens et la Cité même, qu’une grande communauté de familles et de bourgades, où la vie trouve tous ces moyens de perfection et de suffisance. C’est là ce que nous appelons une vie heureuse et honnête. La société civile est donc moins une société de vie commune qu’une société d’honneur et de vertu.»

 

Qui doit gouverner la cité ?

La réponse d’Aristote est simple : les vertueux. Selon lui, le pouvoir doit être entre les mains du ou des plus sages de la cité car ce sont ceux qui veilleront au bien commun et adopteront des lois vertueuses.

« Quand le monarque, le petit nombre ou le plus grand ne cherchent, les uns ou les autres, que le bonheur général, le gouvernement est nécessairement juste. Mais, s’il vise à l’intérêt particulier du prince ou des autres chefs, c’est une déviation. »

Mais quel type de régime la polis devrait-elle adopter ?  Si la cité possède une personne plus vertueuse que tous les autres citoyens réunis, alors c’est elle qui devrait gouverner. Aristote appelle ce régime « monarchie »

« Nous appelons d’ordinaire royauté celle des monarchies (ou gouvernement d’un seul) qui a en vue l’intérêt général. »

S’il existe un petit groupe de personnes exceptionnellement vertueuses, le gouvernement devrait leur être confié. Le gouvernement de ce petit groupe est appelé « aristocratie. »

« L’aristocratie est le gouvernement d’un petit nombre, mais non d’une seule personne, soit parce que les meilleurs ont le pouvoir, soit parce que leur pouvoir a pour objet le plus grand bien de la cité et de ses membres. »

Mais si tous les citoyens agissant ensemble sont plus vertueux que n’importe quel groupe, alors tous les citoyens devraient gouverner. Cette dernière option est appelée « République ».

 

Ces trois formes de gouvernements semblent légitimes et justes, néanmoins ces régimes peuvent dégénérer : la royauté en tyrannie, l’aristocratie en oligarchie et la République en démocratie (au sens de démagogie). Tous ces régimes déviants partagent un trait commun : ils poursuivent l’intérêt individuel plutôt que le bien commun.

 

« Ces trois formes peuvent dégénérer : la royauté en tyrannie, l’aristocratie en oligarchie ; la république en démocratie. La tyrannie n’est en effet que la monarchie tournée à l’utilité du monarque ; l’oligarchie, à l’utilité des riches ; la démocratie, à l’utilité des pauvres : aucune des trois ne s’occupe de l’intérêt public. On peut encore dire un peu autrement que la tyrannie est le gouvernement despotique exercé par un homme sur un état ; que l’oligarchie s’entend du gouvernement des riches ; et la démocratie, de celui des pauvres ou des gens peu fortunés. »

 

Aristote, affirme qu’en théorie la monarchie est la meilleure forme de gouvernement. Il admet cependant qu’une personne qui posséderait plus de vertu que toute la cité serait plus proche d’un dieu que d’un homme et qu’il est donc extrêmement improbable de trouver un tel individu..

Il reconnait également que les petits groupes de personnes suprêmement sages et bienveillantes sont rares, ce qui exclut l’aristocratie. Ne reste que la politie, la République, régime le plus adapté pour gouverner la cité. La politie est le gouvernement du plus grand nombre mais au sein duquel est représenté la classe moyenne ce qui n’est pas le cas de la démocratie où, pour Aristote, seuls les plus démunis dirigent.

 

Le meilleur des régimes : la République, dominée par la classe moyenne

Individuellement, nous dit Aristote, les citoyens peuvent ne pas être particulièrement vertueux mais collectivement, ils peuvent produire une forme dintelligence collective.

Et il nous donne un exemple riche de sens : aucun cuisinier n’est meilleur que le chef le plus talentueux, mais plusieurs cuisiniers qui apportent leurs plats peuvent offrir un plus grand festin que le meilleur chef, seul, ne pourrait le faire. Ainsi, ajoute-t-il, une foule est souvent plus vertueuse qu’un individu.

 

Cela suggère que les démocraties sont capables de vertu, alors pourquoi Aristote les considère-t-il comme des régimes « déviants » ? Selon lui, malgré leurs mérites théoriques, les démocraties sont souvent très instables, les conflits de classes les sapent.  À Athènes au IVe siècle, un petit nombre de citoyens étaient beaucoup plus riches que la majorité des citoyens. Ces inégalités ont provoqué de nombreux conflits difficiles à régler et des dirigeants populaires ont souvent pris le pouvoir en promettant d’égaliser les règles du jeu et de taxer, voire de piller, les riches. En réponse, les riches ont abandonné la démocratie et ont cherché à s’installer en tant que dirigeants exclusifs, ce qui n’a fait qu’attiser le sentiment d’injustice de la majorité pauvre.

 

Pour Aristote, tant les riches que les pauvres sont gouvernés par leurs appétits plutôt que par la raison. Cela signifie qu’ils regardent leur propre intérêt et négligent le bien commun de la cité.

Alors, comment mettre fin à ce cercle vicieux ? Aristote apporte une réponse.

Selon lui, le désir de s’enrichir et le pouvoir corrompent les gouvernants. Les riches désirent gouverner pour leur propre intérêt et les pauvres désirent le pouvoir pour faire avancer leurs intérêts matériels. Dans les deux cas, ils négligent le bien commun de la cité, le gouvernement n’étant qu’un moyen de s’enrichir.

 

Peut-on empêcher les gens d’utiliser le gouvernement de cette manière ? Aristote affirme que nous le pouvons si nous déléguons autant de décisions que possible à la loi. Les lois sont fixées à l’avance et permettent donc de désamorcer les conflits politiques : si nous savons que nos adversaires auront les mains liées par la loi lorsqu’ils arriveront au pouvoir, nous sommes plus susceptibles d’accepter leur domination, puisque nos droits ne peuvent être arbitrairement niés ou violés.

 

« Mais où les lois sont sans force, là fourmillent les démagogues. Le peuple y devient tyran. C’est un être composé de plusieurs têtes ; elles dominent, non chacune séparément, mais toutes ensemble. On ne sait si c’est de cette cohue ou du gouvernement alternatif et singulier de plusieurs dont parle Homère, quand il dit « qu’il n’est pas bon d’avoir plusieurs maîtres ». Quoi qu’il en soit, le peuple, ayant secoué le joug de la loi, veut seul gouverner, et devient despote. Son gouvernement ne diffère en rien de celui des tyrans. »

 

À Athènes, où les inégalités étaient extrêmement fortes et érodaient les fondements de la polis, les meilleurs citoyens, selon Aristote, se trouvaient parmi la classe moyenne. Ces citoyens n’étaient ni arrogants comme les riches, ni envieux comme les pauvres. De plus, ils étaient satisfaits de leur sort : ils n’en voulaient pas à ceux qui étaient plus riches qu’eux et n’étaient pas assez riches pour que les pauvres prennent la peine de comploter contre eux. Mais surtout, leurs intérêts sont alignés sur ceux de la ville dans son ensemble : ils prospèrent lorsque la ville prospère, c’est pourquoi ils cherchent à préserver ses institutions.

 

« C‘est là où la classe moyenne est nombreuse qu’il y a le moins de factions et de dissensions parmi les citoyens. Et les grandes cités sont plus à l’abri des factions pour la même raison, parce que la classe moyenne y est nombreuse. »

Lorsque les classes moyennes constituent la majorité des citoyens, conclut Aristote, le meilleur régime devient possible, la République.

*

Selon Aristote, le meilleur des régimes est donc la République, une communauté politique fondée sur l’état de droit qui donnera du pouvoir à la classe moyenne.

L’autre grande leçon d’Aristote est d’affirmer que l’homme est un animal politique, vivant au sein d’une communauté fondée sur la raison et la parole. Cela signifie que nous avons besoin de la délibération politique, de débats pour parvenir à améliorer les lois et plus globalement notre façon de vivre.

 

Aristote est né en 384 avant Jésus-Christ et mort en 322, à l’âge de 62 ans. Il a étudié la philosophie politique auprès de Platon et a ensuite fondé sa propre école, le Lycée.

Polymathe par excellence, Aristote a écrit sur des sujets aussi variés que l’éthique, la politique, la métaphysique, l’économie, la poésie et la musique.


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