De la Violence en Démocratie

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Dans un pays, les conflits d’intérêts, les affrontements d’idées et les oppositions de croyances sont naturels et constituent la toile de fond des luttes politiques les plus routinières. Cependant, ces affrontements doivent rester pacifiques. En effet, la violence, qu’elle soit verbale ou physique, a très mauvaise presse en politique. C’est pourquoi il est courant de la dénoncer chez l’adversaire et de la nier ou de la minimiser dans son propre camp.

 

La violence en politique, un échec, une abdication de la raison

De nombreux philosophes comme Montaigne ou Emmanuel Kant, ont considéré la violence politique comme un échec ou une abdication de la raison. Il est vrai que les assassinats politiques, les désordres civils et les conflits armés ont engendré des conséquences que leurs initiateurs étaient parfois loin d’avoir envisagées ou souhaitées. Il suffit de citer le bilan dévastateur des deux guerres mondiales, celui des combats menés au nom de la Révolution, des nationalismes ou du fanatisme religieux.

Les violences de haute intensité perturbent durablement le jugement politique et suscitent parfois des réactions dangereuses comme la recherche aveugle d’un bouc émissaire. Aussi, un climat de violence favorise-t-il la montée en puissance des solutions autoritaires.

Thomas Hobbes a montré, avec vigueur, que la première mission de tout système politique est d’assurer la sécurité des citoyens. Pour atteindre ce but, il n’existe pas d’autres moyens que de retirer à chacun le droit de se faire justice et de conférer au pouvoir le monopole du recours à la force. Finalement, l’État a le monopole de la violence légitime parce que les citoyens consentent à abandonner leur liberté naturelle afin d’être protégé par l’État.

 

Cependant, ce pacte entre l’État et les citoyens n’est valable que si les citoyens consentent aux lois et aux institutions qui les gouvernent. Il y a donc un problème si nos institutions ne sont pas légitimes aux yeux des citoyens. Des taux d’abstention record, un franc désintérêt pour les questions politiques, ainsi qu’une méfiance accrue à l’égard des gouvernements, tous ces éléments sont bien la preuve que les citoyens n’accordent qu’une confiance très limitée aux institutions qui les gouvernent.

 

La violence politique apparaît souvent comme déraisonnée et disproportionnée. Pourtant, cette violence politique ne surgit pas de façon aveugle. Elle a toujours des raisons décelables, qu’une analyse « distanciée » fondée sur une discussion minutieuse des faits et des enchainements, permet de comprendre.

 

Les causes de la violence

Aujourd’hui la violence verbale est partout, des débats présidentiels aux manifestations citoyennes en passant par les réseaux sociaux. Et cette violence peut bien sûr dégénérer. Quelles en sont les raisons ?

 

La possibilité de « faire sortir » des sujets politiques

Le recours à la violence, même sous une forme modérée et circonscrite, a toujours pour effet de dramatiser une situation : manifestation pacifique qui dégénère, charge de police qui impressionne. A fortiori, l’attentat contre des civils, l’assassinat d’une personnalité politique ou encore, en cas de guerre, des pertes humaines ou des dégâts de grande ampleur, choquent et interpellent le grand public.

 

Les violences permettent à ceux qui les commettent de faire parler de la cause qu’ils défendent.

Le critère de l’efficacité est allégué à différents niveaux. Les paysans ou les salariés en colère diront volontiers que la violence est le seul moyen d’attirer l’attention des médias et de se faire écouter par les pouvoirs publics. Mais, dans nos démocraties, il ne faut pas que la violence dépasse un certain seuil, sinon elle devient contre-productive en raison de l’indignation de l’opinion publique. Ce calcul n’est cependant pas partagé par des organisations radicales qui trouvent le moyen d’exister politiquement grâce aux craintes qu’elles suscitent et aux violences qu’elles commettent.

 

La part de l’émotionnel

Dans l’ouvrage collectif Psychologie de la connerie en Politique*, chacun des auteurs tente de déterminer les faiblesses de notre système politique contemporain. Tous s’interrogent sur la responsabilité des gouvernants, des électeurs et des médias dans la crise de confiance politique que nous traversons aujourd’hui.

Philippe Braud, spécialiste de sociologie politique, s’intéresse plus particulièrement aux rapports entre violence physique et violence symbolique. Il soutient que les dimensions émotionnelles de la vie politique sont trop souvent sous-estimées, pour lui cette part de l’émotionnel révèle de la peur ou un désir d’estime de soi ou un besoin de reconnaissance.

 

La frustation

De son côté, dans Why men Rebel**, Ted Gurr, professeur de science politique, expliquait que si les citoyens ont recours à la violence, c’est avant tout parce qu’ils se sentent frustrés. Il développait d’ailleurs le concept de « frustration relative » qu’il définissait comme l’écart perçu négativement par les individus entre les biens qu’ils se sentent autorisés à convoiter et ceux qu’ils obtiennent effectivement. Si un individu ne parvient pas à réaliser ce à quoi il se sent légitimement aspirer, alors le degré de frustration grandit et la violence sociale surgit.

Le recours à la violence politique devient probable quand elle semble efficace pour atteindre un objectif jugé souhaitable et légitime.

 

La « légitime défense », la seule option possible

L’autre facteur décisif du recours à la violence est le sentiment partagé de son incontestable légitimité. La « légitime défense » est le plus efficace de ces arguments. Il est, en effet, universellement admis, tant pour les individus que pour les sociétés qu’on puisse résister à une agression. Mais alors que dans les rapports privés c’est la loi et le juge qui détermine s’il y a réellement légitime défense, en matière de politique il est très difficile d’évaluer la légitimité d’un groupe.

 

Si les citoyens parlent ou agissent de façon violente c’est d’abord parce qu’ils estiment qu’aucune alternative crédible ne se présente à eux. La violence est pour eux, un des seuls outils pour attirer l’attention des politiques.
Les citoyens ne peuvent agir concrètement sur la loi à laquelle ils sont pourtant soumis. On retrouve ici une forme de violence symbolique, les citoyens sont impuissants, ils n’ont aucun moyen de peser sur le système de façon légale. Et, c’est sans doute ce sentiment d’impuissance qui ajoute à la frustation des citoyens et les pousse à agir violemment.

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Notre système politique, qui avait pour objectif de pacifier les conflits et atténuer la violence est en train de réduire l’expression citoyenne perçue. Les citoyens, parce qu’ils ont le sentiment de ne plus pouvoir peser concrètement sur le système, délaissent la politique (abstention massive) ou au contraire radicalisent leur position et agissent de façon violente pour se faire entendre.

 

*« Violence politique. Les raisons d’une déraison », Philippe Braud in Psychologie de la connerie en Politique (Dir. Jean-François Marmion), 2020

** Why men rebel, Ted Gurr, Princeton University Press, 1970


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