Le Règne des Diplomés


L’omniprésence des diplômés dans les plus hautes sphères du pouvoir génère un certain nombre d’effets externes négatifs selon Mark Bovens et Anchrit Wille : faible participation politique de la part des citoyens non diplomés, absence de dialogue entre représentants et représentés, perte de confiance dans les gouvernements. Tous deux spécialistes en administration publique, dans leur ouvrage, paru en 2017, ils tentent de trouver des solutions pour améliorer nos démocraties occidentales.

 

La massification scolaire

En 1970, l’UNESCO estimait qu’il y avait à peine 32,5 millions d’étudiants inscrits dans l’enseignement supérieur dans le monde. En 2000, ce nombre est passé à près de 100 millions, et en 2010 à 178 millions. On assiste donc à une augmentation significative du pourcentage de la population ayant obtenu un diplôme dans l’enseignement supérieur.

Dans son rapport remis à l’OCDE, Martin Trow distingue trois grandes étapes dans l’expansion de l’enseignement supérieur :

– au départ, l’université est réservée à une élite et le nombre de personnes inscrites dans l’enseignement supérieur est inférieur à 15 % de la population en âge d’étudier.

– puis, l’enseignement supérieur se démocratise et lorsque le nombre de personnes inscrites à l’université dépasse les 15 %, on entre dans une seconde phase appelée « phase de l’enseignement supérieur de masse ».

– enfin, quand le nombre de personnes inscrites dans l’enseignement supérieur dépasse 50 % de la population en âge d’étudier, on entre dans une nouvelle phase appelée « la phase universelle ».

 

Aujourd’hui, nous nous trouvons dans la phase intermédiaire dite « d’enseignement supérieur de masse ». Le nombre de personnes détenant un diplôme ne cesse d’augmenter. Dans les pays développés, plus de 30 % des citoyens disposent d’un diplôme de l’enseignement supérieur.

L’école se démocratise donc de façon exponentielle. Cependant, une partie importante de la population (environ les deux-tiers) reste en marge et ne dispose pas de diplômes de l’enseignement supérieur. En sachant que les plus hautes fonctions publiques sont toujours réservées aux meilleurs diplômés, on pourrait se demander s’il est possible de gouverner sans la participation des deux tiers des citoyens moins diplômés.

 

Des démocraties représentatives dominées par des élites surdiplômées

Qu’y a-t-il de mal à ce que les plus hautes fonctions du gouvernement soient occupées

par des élites diplômées ? Au fond, un gouvernement de spécialistes, c’est à peu de chose près ce que recommandait Platon dans La République. Pour Platon, le régime politique idéal est une aristocratie, gouvernée par des philosophes qui maitrisent la science politique et ont suffisamment d’expérience pour diriger la Cité de façon vertueuse. Les diplômés ne sont-ils pas les philosophes d’aujourd’hui ?

 

Une réalité flagrante

En analysant les systèmes politiques français, hollandais, belge, danois et allemand, Mark Bovens et Anchrit Wille montrent comment les démocraties représentatives occidentales sont devenues des « démocraties de diplômés ».

 

« Les diplômés universitaires en sont venus à dominer toutes les institutions et arènes politiques importantes, des partis politiques au parlement en passant par le lobbying …

Il suffit de regarder les parlements d’Europe occidentale. À la Chambre des communes britannique, après les élections de 2015, neuf députés sur dix étaient diplômés de l’université. C’est le pourcentage le plus élevé jamais atteint depuis la création de cette institution. Au Bundestag, en 2013, 86 % des députés avaient fréquenté un établissement d’enseignement supérieur. Après les élections de 2012, près de 97 pour cent des membres du parlement néerlandais avaient fréquenté un établissement d’enseignement supérieur ou une école supérieure ».

 

Le règne des diplômés est un phénomène relativement nouveau.

« Au cours du XIXe et une grande partie du XXe siècle, les élites politiques se sont formées sur la base de la classe ou de la propriété. Souvent, elles étaient mieux éduquées que le citoyen moyen – les classes supérieures en général avaient un bien meilleur accès à l’éducation – mais cela n’était pas la principale source de leur pouvoir politique ; basé sur le statut, la terre ou la richesse ».

A noter qu’on a du mal à imaginer aujourd’hui qu’autrefois (avant les années 70) au sein des élites économiques et politiques il y  avait très peu de diplômés de l’enseignement supérieur. Qu’ils soient chefs d’entreprises ou politiques, mêmes riches ils n’étaient que rarement diplômés.

 

Aristocratie plus que méritocratie

Pour atteindre les postes les plus importants, il est désormais nécessaire d’être diplômé. À première vue, on pourrait penser qu’il s’agit d’un système fondé sur la méritocratie puisque les plus méritants, ceux qui ont le plus travaillé, obtiennent les postes les plus importants.  Néanmoins, dans les faits les systèmes éducatifs ne sont pas méritocratiques. À l’image de ce que soulignait Pierre Bourdieu, les auteurs montrent que l’école, loin de garantir la fluidité sociale, renforce les inégalités. L’admission dans les grandes écoles est devenue très difficile pour les enfants issus de milieux défavorisés.

« La reproduction des inégalités sociales par l’école vient de la mise en œuvre d’un égalitarisme formel, à savoir que l’école traite comme « égaux en droits » des individus « inégaux en fait » c’est-à-dire inégalement préparés par leur culture familiale à assimiler un message pédagogique ». (Pierre Bourdieu, « La reproduction »)

 

Ainsi, les enfants des élites seront largement favorisés dans l’accès aux postes importants en raison de leur diplôme mais aussi et surtout de leurs connaissances.

Or dans une démocratie représentative, le parlement doit être un microcosme de la société.

 

L’émergence de deux mondes bien séparés et ses conséquences

 

Diplomés contre citoyens ordinaires

Finalement, cette « méritocratie » héréditaire conduit à l’émergence de deux mondes bien séparés :

– d’un côté, on retrouve les citoyens diplômés qui représentent 30 % de la population. Grâce à leurs études, ces diplômés ont tendance à avoir de meilleures aptitudes pour s’exprimer, organiser et participer aux débats, rédiger des lettres et des courriels et participer à des réunions. La « capacité cognitive » de ce groupe est en effet très importante. Cela signifie que ces diplômés ont « la capacité de recueillir des informations sur une variété de sujets, à organiser les faits et à traiter efficacement l’information ». Ces diplômés disposent donc de tous les outils nécessaires pour participer aux débats politiques.

– de l’autre côté, on retrouve les citoyens ayant un niveau d’éducation faible ou moyenne qui représentent 70 % de l’électorat mais qui sont devenus pratiquement absents de la scène politique ; sans diplôme, ces citoyens ordinaires ne disposent pas des outils nécessaires pour participer aux débats politiques. Dans cette catégorie de la population, l’abstention est très forte.

 

Vers la déstabilisation de la société

Dans une « démocratie de diplômés », les personnes très instruites peuvent-elles représenter les citoyens ordinaires avec lesquels ils ont peu de contacts et peu de points communs ?

 

« Les deux groupes éducatifs se rencontrent ou se mélangent à peine. Les bien éduqués vivent dans les villes universitaires, dans les banlieues vertes d’avant-guerre, ou dans les parties gentrifiées des centres-villes du XIXe siècle, tandis que les moins éduqués se trouvent dans les anciennes villes manufacturières, dans laprès-guerre, villes satellites, ou, dans la périphérie du XXe siècle des grandes villes. Ils ne s’accouplent pas non plus; l’homogamie scolaire a remplacé l’homogamie religieuse ».

Pour Mark Bovens et Anchrit Wille, la « démocratie des diplômés » produit deux conséquences majeures qui déstabilisent la société dans son ensemble :

– ceux qui ont des qualifications avancées ont plus de pouvoir car ils sont mieux représentés et, par conséquent, les gouvernements sont plus à l’écoute de leurs désirs.

– les citoyens les moins diplômés, en revanche, accordent une faible confiance à leur gouvernement. En raison du sentiment d’exclusion qui les anime, ils sont facilement conquis par des partis démagogiques et peuvent avoir recours à des actions violentes.

 

« Les citoyens doivent avoir le sentiment qu’ils comptent, que leur voix est entendue et qu’ils sont capables d’influer sur les politiques. Dans une démocratie de diplômés, la voix instruite résonne beaucoup plus fortement aux urnes; lors de séances de délibération et de réunions dexperts; dans les parlements et les cabinets ».

 

Une telle société ne peut qu’aboutir à des violences pré-révolutionnaires. En effet, au fil du temps, les diplômés feront en sorte que leurs enfants fassent les meilleures études possibles et obtiennent en conséquence les meilleurs postes. La frustration des dominés se verra alors renforcée, ce qui peut générer des formes de violences. Mark Bovens et Anchrit Wille font d’ailleurs régulièrement référence à l’essai satirique de Michael Young, The Rise of the Meritocracy (1958)*. Dans cette dystopie, chaque citoyen se voit attribuer un poste en fonction de son intelligence et des efforts qu’il a fournis. La société est divisée en deux : d’un côté les diplômés et de l’autre les non diplômés. Au final, les non diplômés qui n’ont presque aucun droit se révoltent de façon violente.

 

Et un scénario tout aussi sombre est possible :

« Dans ce scénario, de nombreux citoyens peu ou moyennement éduqués en viendront à considérer la démocratie parlementaire comme truquée et illégitime – un brunch de profiteurs élitistes – et se tourneront vers l’instinct du leader charismatique autocratique.  Il est donc grand temps d’examiner les moyens institutionnels d’endiguer la montée de la démocratie des diplômes ».

 

Quelles sont les solutions possibles ?

Pour remédier à la démocratie des diplômes, lutter contre les conséquences néfastes de ce système et l’améliorer, Mark Bovens et Anchrit Wille proposent différentes solutions :

 

Favoriser l’arrivée de représentants issus de milieux plus diversifiés

Pourquoi ne pas instaurer des quotas dans les écoles, en fonction par exemple de l’ethnie

ou du sexe ? Ces diplômés au background divers occuperont ensuite les plus hautes fonctions politiques. Les représentants seront alors in fine plus représentatifs de la population.

 

« Les expériences de démocratie urbaine suggèrent qu’il est possible d’impliquer les moins instruits dans l’élaboration de politiques délibératives. Toutefois, pour y parvenir, il faudra mettre en place des réformes spécifiques, telles que la décentralisation, afin de permettre aux délibérations de se concentrer sur des questions spécifiques et pratiques ».

 

Encourager la participation infra-politique

Mark Bovens et Anchrit Wille s’intéressent également à l’infra-politique, c’est-à-dire à toutes les formes de participations politiques déguisées tels que l’engagement dans une ONG, les pratiques de consommation résistantes, ou encore le contournement d’une taxe. Bref, tous les moyens qui permettent à des populations dominées de s’exprimer hors des champs d’actions politiques traditionnels.

 

Cependant, les ONG qui semblent être à la base de la participation infra-politique sont en fait le domaine de professionnels éduqués et diplômés. Aujourd’hui les ONG recrutent des individus hautement qualifiés qui disposent d’un certain savoir-faire et qui connaissent les bonnes personnes pour faire changer les choses. Du coup, l’action associative qui semblait être l’un des moyens d’action pour les « dominés » est presque exclusivement controlé par les diplômés. Selon les auteurs, c’est un véritable problème, notamment dans des pays comme la Grande-Bretagne, le Danemark et l’Allemagne, des pays dans lesquels les ONG et les syndicats disposent de nombreuses compétences pour lutter contre les problèmes sociaux et économiques.

 

Il faudrait donc augmenter la participation des non diplômés dans les ONG et limiter le pouvoir des lobbies afin de mettre en valeur la parole des citoyens. Pourquoi, par exemple, ne pas avoir d’ONG ou de parti politique dirigé pour et par des personnes moins instruites ?

 

« L’influence du lobbying peut être contrôlée par des règles strictes, avec des restrictions sur la quantité de lobbying autorisée. Les registres de transparence fournissent aux citoyens une source directe d’informations sur les personnes engagées dans des activités de lobbying, sur les intérêts poursuivis et sur le niveau des ressources investies dans ces activités ».

 

Instaurer un vote obligatoire

Obliger les citoyens sans diplôme à voter permettrait d’obtenir une meilleure représentation politique.

« Faire du vote une obligation légale attirerait les groupes ayant un faible niveau d’éducation vers les isoloirs – quant à savoir si, une fois sur place, ils voteront réellement, c’est une toute autre question ».

 

Introduire des référendums

En particulier pour le choix des représentants ou des fonctionnaires. Il s’agirait notamment de consulter les citoyens au moyen d’un vote lors de la désignation d’un représentant.

« L’introduction de certains éléments plébiscitaires dans la démocratie représentative permettrait non seulement de faire entendre plus clairement la voix des groupes ayant un faible niveau d’éducation lors du processus de recrutement de l’élite, mais aussi d’apporter plus de variété à l’expertise politique».

 

Instaurer une « House of Lots ».

Pourquoi ne pas créer une chambre dans laquelle siégeraient des citoyens tirés au sort ?

« Nous avons déjà évoqué le rôle du sort dans la composition des conventions délibératives. Une application plus radicale consiste à sélectionner les membres des organes législatifs et autres responsables politiques par tirage au sort plutôt que par des élections. Dans l’Athènes de Platon, diverses institutions étaient en place pour éviter une méritocratisation de la vie publique – au grand dam de Platon, il faut le noter. Après les réformes de Clisthène, par exemple, presque tous les postes administratifs étaient occupés par des citoyens tirés au sort. Cette mesure visait à limiter la formation d’une élite dirigeante ».

 

Rendre obligatoire l’éducation civique pour tous les enfants

Ces cours pourraient stimuler leur engagement politique et fournir à chacun la « capacité de s’exprimer ».

« L’introduction de l’éducation civique dans le programme des écoles secondaires semble être une autre option judicieuse. L’introduction de programmes d’éducation civique plus intensifs dans l’ensemble de la population augmenterait les niveaux d’engagement et de compétences civiques de tous les segments de la population ».

*

Au terme d’un ouvrage argumentatif convaincant, Mark Bovens et Anchrit Wille décrivent avec précison comment la plupart des démocraties contemporaines d’Europe occidentale sont devenues des « démocraties de diplômés » dirigées par ceux qui possèdent les qualifications formelles les plus élevées.  Si les fonctions politiques semblaient être les seules pour lesquelles aucune qualification formelle n’était requise, dans les faits, les pratiques politiques contemporaines sont diamétralement opposées à cet idéal constitutionnel et les diplômés détiennent les plus hautes fonctions politiques. Ils explorent des solutions qui permettraient d’éviter que des surdiplômés gouvernent sans la participation des deux tiers des citoyens moins diplômés.

 

Diploma democracy : the Rise of Political Meritocracy, Mark Bovens et Anchrit Wille, Oxford University Press

Mark Bovens, professeur à l’Université d’Utrecht concentre ses recherches sur la responsabilité politique, la méritocratie et l’éducation politique des citoyens.

Les recherches d’Anchrit Wille, maître de conférences à l’Université de Leiden, concernent la politique exécutive, la participation politique et la méritocratie.

 

* Le livre a été écrit comme une fable, comme un rapport quasi-scientifique situé en 2034. Il s’inscrit dans la tradition britannique des romans de science-fiction dystopiques, tels que 1984 d’Orwell et Brave New World de Huxley. Dans son ouvrage de fiction, Young décrit comment le système de classe britannique s’est transformé d’une aristocratie en méritocratie entre 1945 et 2034. Cette transformation est censée être le résultat de l’expansion de l’enseignement supérieur et de l’application de principes scientifiques stricts à l’admission des étudiants dans les écoles, à la sélection des cabinets de recrutement, des fonctionnaires et des dirigeants


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